Economie Sociale

Coopératives, Mutuelles, Associations, Fondations : Histoire, Statistiques, Gouvernance, Prospective...
Le Blog de l'Economie Sociale sans complexes !

16 octobre 2005

Dans le grand bain !

Amis lecteurs,

Après une phase de mise au point et de croissance prudente, le temps me semble venu d'annoncer plus largement l'existence de notre blog. Car bien que je n'en aie fait part jusqu'à ce jour qu'à quelques "bêta testeurs", le bouche à oreille a rapidement fonctionné, et des échos commencent à me revenir. Les premières réactions sont même plutôt vives.

Tant mieux ! Cela ne pourra faire que le plus grand bien. Le "pour vivre heureux, vivons cachés" n'a plus lieu d'être. Je me jette donc à l'eau. Ce n'est pas encore la pleine mer, mais déjà le grand bain, et sans bouée.

Il est encore bien tôt pour dresser un premier bilan, mais je me pose d'ores et déjà deux séries de questions :
· D'une part, les textes ne font-ils pas la part trop belle à mes impressions personnelles, à des souvenirs qui ne sont chargés de sens ou d'émotions que pour moi ? Cette facture de "journal intime" ou de "carnet de route", qui certes est la nature même d'un blog, ne risque-t-elle de mettre des lecteurs mal à l'aise ? de les amener à penser que le sujet ne les concerne aucunement ? voilà qui, ma foi, m'inquiète, d'autant plus que ma réserve de notes en attente d'être exploitées confine à l'inépuisable…
· Et d'autre part, ai-je trouvé le ton juste ? Suis-je trop caustique, trop agressif, ou au contraire, ai-je trop limé les aspérités qui viennent spontanément sous ma plume, et, à force de faire la part des choses et de ne vouloir vexer personne, ne suis-je pas devenu neutre, insipide, conformiste, voire complaisant ?

Je n'aimerais pas avoir sans cesse à arbitrer entre ceux qui me tanceront :
- Tu n'as pas le droit de dire ça ! tu va nous apporter des ennuis…
et d'autres qui feront la moue :
- à force de chercher le consensus, on ne voit pas où tu veux en venir…

Car là n'est pas la vraie question. Il est normal qu'il y ait des jours de colère et des jours apaisés, des nouvelles qui nous fassent bondir et d'autres qui nous réjouissent. Prenons-les comme le fil du temps nous les apporte ; et si la spontanéité est quelquefois maladroite, elle est toujours plus authentique qu'un commentaire différé et longuement mûri.

Non : la vraie question, c'est celle du choix entre la morosité et l'enthousiasme.

Car, à bien y regarder, les forces qui nous incitent à la morosité, au scepticisme, voire au découragement, sont nombreuses et actives, bien plus que celles qui nous font aller de l'avant, portant nos espoirs et confortant nos convictions.

L'analyse, la froide lucidité, nous rendent "réalistes", c'est à dire moroses, alors que trop souvent, l'enthousiasme ne se nourrit que de passions irraisonnées.

Eh bien ! le pari que je prends, c'est de savoir être à la fois lucide et optimiste, et de toujours prendre le parti de l'espoir. La dérision n'exclut pas le panache, ni la générosité ; et si mes critiques sont parfois rudes, c'est que je suis exigeant. Je suis convaincu que l'exigence est toujours préférable à la complaisance.

Quoi qu'il en soit, pour trouver le juste équilibre en chaque chose, vos réactions, amis lecteurs, me seront précieuses. N'hésitez pas à "poster" vos commentaires ; ce blog n'est pas fait que pour satisfaire mon ego surdimensionné. Je le veux réellement au service de l'Économie Sociale. Je caresse de larges ambitions en la matière. Trop larges sans doute, et peut être hors de portée ; mais n'est-ce pas mieux ainsi ?

Mutuelles réunies

Il est des patrons de l'Économie Sociale qui pèsent aussi lourd que bien des PDG de multinationales. Et c'est tant mieux.

Thierry Derez dirige aujourd'hui un empire d'assurance comprenant la MAAF, la GMF, les MMA et le groupe AZUR. C'est cette dernière marque qui fera les frais de la fusion géante entre les quatre firmes, en raison de l'ampleur des investissements en communication réalisés ces dernières années par les MMA.

AZUR n'était à vrai dire qu'une dénomination récente, derrière laquelle ont été regroupées, au fur et à mesure des consolidations, des dizaines de mutuelles dont certaines sont plus que centenaires. Thierry Derez justifie la poursuite de la course au gigantisme par la nécessité, pour les mutuelles travaillant avec des agents généraux, d'assurer à ceux-ci un volume de travail suffisant face à la concurrence. La MAAF et la GMF, qui travaillent sans intermédiaire, ne sont pas concernées.

Bienvenue donc à ce nouveau poids superlourd de l'assurance, qui pourra rivaliser avec les Axa (dont la pointe de la tête de groupe est restée mutualiste), Allianz et Generali, et dont la naissance sonne le glas, du moins peut-on l'espérer, d'une vieille querelle franco-française aussi stérile qu'archaïque.

En effet, pendant de longues années, les mutuelles d'assurance sans intermédiaire, réunies au sein du GSACM (devenu depuis GEMA) n'ont cessé d'interdire l'entrée dans l'Économie Sociale à leurs consœurs de la ROAM (l'émanation commune des mutuelles d'assurance travaillant avec des agents généraux).

Les arguments utilisés étaient d'autant moins compréhensibles par le profane qu'ils étaient imprégnés d'un rare sectarisme puisant ses sources dans un très lointain passé. Ai-je entendu les vitupérer, ces "fausses mutuelles" qui "usurpent leur nom" et ne sont que "du privé qui se cache mal" derrière des pratiques "qui n'ont rien de social"…

Il semblait bien d'ailleurs que les membres de la ROAM se souciaient comme d'une guigne d'être ou non considérés comme d'Économie Sociale. Mais pour le statisticien, il n'y avait guère de critères objectifs permettant de distinguer les unes des autres.

Il est salutaire que cette guerre de religion, si typiquement franchouillarde, ait pris fin. Les entreprises sont des êtres vivants ; elles évoluent, s'adaptent et se transforment ; elles doivent le faire pour survivre, et, dans le cas d'espèce, pour continuer à rendre à leurs sociétaires les services qu'ils en attendent. Ne pas le comprendre, au nom du respect de principes figés comme des mammouths congelés dans la toundra, ce serait condamner l'Économie Sociale à n'être que le musée des belles intentions restées pures.

14 octobre 2005

Bienvenue au petit frère

Douze jours à peine après l'ouverture de mon blog, voici que me vient un petit frère, lui aussi sur blogger.com. La blogosphère de l'Économie Sociale s'enrichit ! Ce n'est pas encore le raz de marée, mais je le prends comme un signe encourageant. Je ne suis déjà plus seul.

Il est bon que l'Économie Sociale se blogifie ; elle en sera d'autant plus vivante. Il est également bon que le monde du blog puisse ainsi accéder, au hasard de la navigation, à des informations concernant l'Économie Sociale ; car celle-ci est actuellement, hélas, bien peu active sur la Toile.

Je ne le connais en rien le nouvel arrivant, mais nous sommes presque homonymes puisqu'il ne se différencie de moi que par un tiret placé entre "economie" et "sociale". Bienvenue donc à Dominique Vergé, puisque tel est son nom.

Son ambition semble modeste puisqu'il veut limiter son audience aux moins de 35 ans travaillant dans l'Économie Sociale en Poitou Charentes. Cela fait tout de même une assez belle chalandise potentielle, notamment à Niort ; mais pourquoi être aussi restrictif ?

Enfin, nous verrons bien. Ma manière de paraître vieux jeu, puisque je dépasse (de peu, rassurez-vous) l'âge couperet qu'il a défini, sera de lui conseiller de soigner son orthographe avant publication. Cela vaut toujours mieux ainsi.

Bienvenue, Dominique !

08 octobre 2005

Susceptibilités académiques

Dieu, que ce sont gens compliqués, ces chercheurs et autres universitaires !

C'est vrai dans tous les domaines ; mais en Economie Sociale, comme ils sont peu nombreux, ils n'en gardent que plus jalousement leur territoire...

Vous les vexez pour un rien ; même un compliment les froisse. Vous croyez leur faire honneur, ou au moins plaisir, en citant des morceaux de leurs textes ; ils vous traitent de plagiaire. Vous tournez la chose différemment, évitant de marcher sur leurs plates bandes ; ils vous en veulent à mort d'avoir abordé un sujet qui leur tient à cœur sans leur rendre l'hommage qui leur revient de droit. Vous les consultez ; ils se déclarent dérangés, harcelés ; ils mettent un point d'honneur à vous expliquer qu'ils ont droit à une vie privée, eux aussi, et qu'il est indécent de les appeler chez eux. Vous restez silencieux quelques mois ; les voilà qui languissent, qui dépérissent, qui se déchirent à l'idée que vous ayez pu vous passer de leurs avis éclairés.

Ils vivent et se complaisent dans un monde étrange, organisé autour de codes chargés de mystère. Ils peuvent instantanément passer de l'effacement le plus poussiéreux à l'orgueil le plus flamboyant. Souvent, ils vous toisent, paraissant vous examiner, vous noter, vous faire passer un oral ; puis ils vous rendent des grâces, pour des vétilles, louant votre esprit de décision, votre sens du concret, votre expérience du terrain, toutes choses qu'en la circonstance vous n'auriez guère songé à mettre en avant.

Je préfère la facilité du blog. Je m'y réfugie voluptueusement. C'est encore, mais pour combien de temps ?, un espace de pure liberté, où la courtoisie la plus naturelle se passe des convenances, où la franchise se joue des salamalecs, où le bénévole passionné joue à armes égales avec le professionnel. C'est à dire qu'il a toutes chances de gagner.

Le vingtième de l'ADDES

L'ADDES prépare actuellement son vingtième colloque, qui se tiendra en Mars prochain. Pour fêter ce millésime, nous préparons un programme exceptionnel ; ce sera réellement un grand événement. Votre blog, car c'est le vôtre, amis lecteurs, se fera régulièrement l'écho des préparatifs à mesure qu'ils avanceront.

Vingt colloques, en 23 ans d'activité, tel est en deux chiffres le bilan de l'ADDES. C'est une longévité unique dans le monde de l'Économie Sociale. Bien d'autre opérations, qui ont mobilisé des moyens importants et qui ont été annoncées à grand renfort de trompettes, ont fait long feu sans gloire et n'ont laissé aucun souvenir, tandis que l'ADDES poursuit tranquillement sa route. Avec le recul, il est aisé de voir qu'il n'est guère de travaux marquants dans notre domaine qui n'aient conquis leurs galons lors de nos colloques.

Mais au fait, l'ADDES, Association pour le Développement de la Documentation en Économie Sociale, est-ce que vous connaissez ?

Pour moi qui en suis l'un des membres fondateurs, tout paraît aller de soi. Mais l'ADDES n'est pas (encore) le centre du monde, il m'arrive de m'en étonner, mais qu'y puis-je ? il est des gens très bien sous tous rapports, qui n'en ont jamais entendu parler. J'en rencontre souvent !

Peut-être sommes-nous trop timides dans notre promotion. Peut-être n'avons nous pas les bons réflexes pour nous imposer au premier rang, devant l'œil d'une caméra, devant les feux des projecteurs. Il est vrai que nous avons investi les champs de l'étude, de la statistique, tous domaines sérieux et rébarbatifs. Nous avons mis en avant des exigences de rigueur qui rebutent bien du monde. Et à ce jour nous n'avons pas encore de site internet opérationnel (mais cela viendra sous peu). Cela peut expliquer, mais non justifier, que notre audience ne soit pas à la mesure de ce qu'elle mériterait (à mon sens...)

Car l'ADDES, c'est aussi un credo, et un style. Qui lui sont propres, l'un comme l'autre, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. On en doit l'intuition à notre Président Fondateur, André-Louis Chadeau, un homme extraordinaire, qui cachait une volonté opiniâtre sous sa grande modestie.

Notre credo, c'est que l'Économie Sociale ne comptera pour rien tant qu'elle ne saura pas se compter, tant que son poids réel dans la production nationale ne sera pas évalué à l'instar de ce que font les autres composantes de notre économie. Nous martelons ce message depuis un quart de siècle.

Et notre style, c'est l'élaboration collective de nos travaux, remis cent fois sur le métier sous le feu roulant des critiques de chaque membre de l'équipe, selon une méthode qui s'est dégagée empiriquement, progressivement, et que j'ai baptisée plus tard "écriture coopérative".

Sachez par ailleurs que ces séances de torture rédactionnelle se déroulent dans le confort et la bonne humeur, et sont toujours suivies d'un déjeuner convivial et raffiné. André Chadeau y tenait particulièrement ; il ne pouvait concevoir que l'on pût demander des efforts à des bénévoles sans leur proposer un accueil de qualité. Il savait être à la fois rigoureux, efficace et épicurien, et ne détestait pas faire montre de quelque prosélytisme pour ce style de vie, que j'avais d'ailleurs inconsciemment fini par identifier à l'Économie Sociale elle-même ; aussi suis-je à la fois étonné, et un peu triste, chaque fois que quelqu'un que nous cherchons à coopter ne semble pas séduit par notre manière d'être.

Mais vous-même, si vous vous intéressez à l'Économie Sociale, si la réflexion et l'érudition sont pour vous de saines et roboratives distractions, si vous préférez la libre confrontation d'idées à la compilation solitaire, si vous préférez une bonne table à un douteux maquedau, sachez que vous êtes bienvenu(e) à l'ADDES.

Et si vous désirez simplement en savoir plus long sur nos précédents colloques et sur nos publications, écrivez à Véronique Larosée : addes@coopanet.coop ; et surtout, ne manquez pas en Mars 2006 notre vingtième colloque !

03 octobre 2005

Comme au bon vieux temps...

Comment s'adapter tout en conservant ses valeurs ? comment évoluer sans perdre son âme ?

Depuis des années, et à force ces années sont devenues des lustres, ce thème est devenu une tarte à la crème dans les colloques et autres lieux où l'on parle d'Économie Sociale. Tout est montré du doigt : banalisation, globalisation, pression de la concurrence… tous les maux, et même, plus trivialement, tous les mots de notre époque semblent s'être coalisés pour menacer, pour porter atteinte à l'identité, à la pureté originelle de l'Économie Sociale.

Or voici ce que je viens de lire dans un dialogue entre deux internautes qui me comptent dans leur liste de diffusion. Ce sont tous deux de très abondants producteurs de messages sur les sujets les plus divers, mais j'ignorais leur attachement aux vertus du sociétariat :

...Depuis un demi-siècle j'ai deux comptes : un aux chèques postaux et un au Crédit Mutuel des enseignants. Je vais autant que possible, c'est à dire deux fois sur trois, aux assemblées générales annuelles… Elles ne sont fréquentées que par quelques pour cent des mutualistes, et sont passées d'une après-midi pleine à une simple fin d'après-midi… Cette année le discours présidentiel ne commençait plus par "Chers mutualistes…" mais par "Chers Clients"…

…A la MAIF on est passé d'une gestion bénévole (je me souviens d'un vieil instituteur de Lingolsheim qui faisait ça dans des boîtes à chaussures) à une gestion "entrepreneuriale" avec des "employés professionnels"… bientôt si ça continue nos mutuelles seront opéables et opéées… Mais les sociétés ont peut-être des saisons… et à l'hiver social succédera un nouveau printemps…


Nostalgie, nostalgie… Comme en toutes choses, l'herbe était jadis plus verte, les gens plus francs et plus chaleureux, les soirées au coin du feu plus joyeuses, et la soupe qui ne contenait aucun colorant était faite avec des légumes bien de chez nous. Cependant il est clair que nos amis sont dans le vrai. La raison d'être, la légitimité de l'Économie Sociale, c'est la vitalité de son sociétariat, et non son professionnalisme. Si on oppose l'un à l'autre, on va dans le mur. Si au contraire on met le professionnalisme au service du sociétariat, si on le considère comme un moyen et non une fin en soi, l'Économie Sociale garde toute sa pertinence.

La pression à la banalisation n'est pas seulement la résultante d'évolutions technologiques et de la contagion d'idées managériales d'inspiration libérale ; le chômage a joué, à mon sens, un rôle prépondérant. Notre instituteur alsacien aurait très bien pu, techniquement, continuer à gérer les contrats de ses collègues. Mais devant ses anciens élèves, devenus Bac+4, éventuellement titulaires d'un diplôme de gestion des entreprises d'Économie Sociale, la chose serait devenue socialement impossible. L'intérêt général commandait en quelque sorte aux bénévoles de laisser la place aux techniciens salariés.

Le balancier est sans doute allé trop loin. Des pans entiers de l'Économie Sociale ont été réduits au rôle de relais passifs des politiques publiques de création d'emplois aidés. Dans les clubs sportifs, les cantines, les centres de loisirs, les jeunes diplômés ont chassé les animateurs bénévoles, aidés en cela par la multiplication des normes et des contraintes de sécurité.

Tout cela était sans doute nécessaire, inévitable. Mais comme le note avec lucidité notre ami ancien enseignant, la roue tournera. Le besoin collectif de sociétariat deviendra aussi fort, aussi impératif, que celui de ne pas laisser trop de jeunes au chômage, et, après l'hiver social, nous verrons revenir un nouveau printemps. Merci pour cette belle formule : c'est là toute notre raison de croire que l'Économie Sociale a encore et toujours un bel avenir devant elle.

01 octobre 2005

Jacques Moreau tel que je l'ai connu

L'Harmattan vient de publier un petit volume d'hommage à Jacques Moreau, disparu en Janvier 2004. Je figure dans la liste des auteurs, mais à vrai dire je n'en suis qu'un relecteur, et encore très partiel, car le petit texte que j'avais destiné à cet ouvrage s'est perdu dans les échanges de courriels. Mon blog arrive à point nommé pour l'exhumer. Voici donc ce que j'écrivais, en Juillet 2004 :

Je ne puis apporter sur Jacques Moreau qu'un témoignage de "second cercle" : d'abord parce que je ne l'ai jamais côtoyé ailleurs que dans les cénacles de l'Économie Sociale, ensuite parce que, bien que l'ayant souvent approché, je n'ai eu avec lui que des relations déférentes liées à notre différence d'âge, et que je ne suis jamais davantage entré dans son intimité.

Il est beaucoup de choses de sa vie que j'ignorais et que j'ignore toujours, et dans les affaires dont nous parlions ensemble, beaucoup de tenants et aboutissants m'échappaient.

Deux scènes fortes me reviennent en mémoire.

Un jour (il était question de l'animation de la RECMA), je lui fis part de mon souhait de voir évoluer celle-ci vers une formule plus engagée, plus combative sur le front idéologique. Il me répondit qu'au contraire, il souhaitait y réunir des chercheurs, des personnes compétentes, dont justement la compétence devait être garantie par l'objectivité et la neutralité propres à toute démarche scientifique. J'insistai, bien que ce débat fût vieux comme le monde et notoirement sans issue, et tentai de lui faire valoir que tout chercheur est aussi un homme et un citoyen, pas forcément schizophrène, et qu'il ne faut pas le mutiler de sa dimension militante quand il en a une ; également, que la RECMA doit avoir un goût, une odeur, une personnalité, plutôt que de s'affadir dans une froide technicité commune à tant de revues, elle qui n'a pas d'autres moyens intrinsèques de s'en distinguer. Mais Jacques Moreau ne semblait pas m'écouter. Il n'ignorait pas que les chercheurs de haut niveau intéressés par l'Économie Sociale ne sont pas légion, et que ceux qui existent sont déjà dans le comité de rédaction de la RECMA. Il n'ignorait pas que l'Économie Sociale n'a guère les capacités d'attirer à elle les chercheurs de premier plan qui ont acquis leur notoriété dans d'autres disciplines. Mais c'était son idée, et il s'y tenait ; ce dont il avait besoin, c'était de savants. L'engagement, il en portait suffisamment en lui-même pour ne point avoir besoin de renfort.

Un autre jour, je suis venu lui parler de politique. Non pas de politique en général, mais des rapports de l'Économie Sociale avec le nouveau pouvoir. C'était au début de la seconde cohabitation, en 1993 ; on attendait la nomination d'un nouveau délégué à l'Économie Sociale, et la décision tardait. Jacques Moreau commença par m'avertir qu'il n'en savait pas plus que moi, puis, la conversation roulant sur les uns et les autres, il se dévoila quelque peu. A vrai dire, ce qui se tramait ou ne se tramait pas l'indifférait visiblement. Et pourtant, il connaissait bien le fonctionnement des cabinets ministériels ; mais autant il avait continué à les fréquenter lorsque ceux-ci étaient peuplés de ses amis de longue date, autant il s'en désintéressait dès lors qu'il n'y connaissait personne. Il avait acquis, les années passant, cette prudence tranquille qui fait la force du banquier. Il avait gardé ses amis, et il était certainement très fidèle en amitié ; mais un mur infranchissable s'était désormais dressé entre la politique et lui. A tel point qu'il s'amusait des jeux d'un tel ou d'un tel, au CNLAMCA ou ailleurs, voulant pousser un de ses protégés, et qu'il se félicitait avec une naïveté toute feinte d'avoir découvert, au sein d'une nouvelle majorité où il n'avait guère de repères, un parlementaire de l'autre bord partageant les valeurs de l'Économie Sociale avec autant d'enthousiasme que lui-même. "Et j'ai appris ensuite que c'était le Président d'un de nos comités régionaux, je n'en savais rien", m'avait-il confié en conclusion, dans un grand éclat de rire.

D'autres échanges, plus brefs, m'avaient confirmé dans l'idée que Jacques Moreau était un homme d'une grande générosité, qui donnait volontiers et abondamment, mais à qui il ne fallait rien demander. Je trouvais cela assez frustrant, car nos efforts pour faire avancer la statistique de l'Économie Sociale se heurtaient sans cesse à de nouvelles difficultés, et qui aurait été mieux placé que Jacques Moreau pour nous aider à les résoudre ?

Sans doute n'avais-je pas alors une juste appréciation de son attitude vis à vis de l'ADDES. L'ayant portée sur les fonts baptismaux, et lui ayant accordé un soutien qui ne s'est jamais démenti, il resta fidèle à son engagement de la laisser entièrement libre de ses décisions et de ne jamais interférer dans son fonctionnement, au point que je crus parfois qu'il s'en éloignait, s'en désintéressait. Il écoutait nos explications techniques d'une oreille distraite, nous assurant que c'était trop compliqué pour lui et qu'il n'y comprendrait jamais rien. En conséquence, je m'efforçais de me montrer chaque fois plus clair, plus convaincant.

Ce fut très utile pour moi, car cela me conduisit à perfectionner mon argumentation. Mais vis à vis de Jacques Moreau, c'était peine perdue. Il possédait bien entendu toute la finesse, toute la géométrie aussi, pour comprendre parfaitement ce que je voulais lui expliquer. Mais il ne voulait pas rentrer dans notre jeu. Lui, le banquier, nous avait donné sa confiance et nous la maintenait ; c'était désormais à nous de nous tirer d'affaire, à gagner les batailles, comme une SCOP à qui il aurait donné les moyens de se développer.

Vraisemblablement avait-il placé la barre trop haut, et peut-être d'ailleurs avait-il agi ainsi sans bien s'en rendre compte. Je n'étais pas loin de comprendre et d'assumer la position qu'il me suggérait, mais l'ADDES en tant que structure constituée en était incapable, et d'autres structures encore bien moins. Jacques Moreau avait trop d'ambition, trop d'exigence, pour l'Économie Sociale. Depuis la disparition prématurée de Michel Baroin, il était le seul à porter le flambeau à ce niveau. Les chercheurs ne lui ont pas apporté ce dont il rêvait, mais ses pairs non plus, à preuve l'impossibilité de réunir, malgré plusieurs années d'efforts, les fonds nécessaires pour créer une véritable Fondation de l'Économie Sociale. Malgré tout son entrain, il en conçut quelque fort légitime amertume.

Le caractère atypique de la personnalité de Jacques Moreau nous apparaît aujourd'hui d'autant plus clairement qu'il n'a pas laissé de fils spirituel. S'il a parfaitement assuré sa succession au Groupe Crédit Coopératif, dont l'actuel dynamisme sonne comme un constant hommage à sa mémoire, il n'a guère cherché de son vivant à s'entourer de disciples, à créer une école de pensée. Et cependant c'est bien à lui qu'on doit la pérennité des mots "Économie Sociale" dont la survie n'était nullement garantie, que ce soit en 1982 ou encore dix ans plus tard. C'est bien à lui que l'on doit des intuitions fortes - l'Économie Sociale sans rivages, l'Économie Sociale recours contre l'ultralibéralisme - qui sont autant de directions dans lesquelles il faut s'engager pour ne pas périr envasé dans la torpeur des idées molles et des routines consensuelles.

Je ne pense pas que Jacques Moreau eût aimé que l'on glose sur son "message" ni sur les meilleurs moyens d'en préserver l'esprit. Ayant eu la chance de l'approcher, je garderai le souvenir de sa bonhomie, de sa cordialité, de sa disponibilité, et la démonstration que, s'il existe de bons praticiens et de bons théoriciens, on peut être les deux à la fois, et que c'est bien mieux ainsi. Pour le reste, libre voie !